Lorsqu'elle avait été envoyée dans ce petit village de Vendée pour son premier poste d'institutrice, Nadia Varimond avait été à la fois attristée à l'idée de quitter ses parents qu'elle affectionnait tant, et enthousiasmée à l'idée de pouvoir enfin exercer le métier auquel elle consacrait tous ses rêves depuis son plus jeune âge.
Elle s'était très vite acclimatée à sa nouvelle vie ; sa bonne humeur habituelle avait vite conquis le cœur des villageois et la joie de vivre de ses petits élèves lui faisait oublier l'absence de ses parents et de ses amis restés en Bretagne.
Un matin, alors qu'elle faisait entrer les enfants dans la classe, elle remarqua que Benjamin, un adorable ange blond de 8 ans, avait des ecchymoses sur le visage. Cela l'étonna car c'était un petit garçon très calme, mais elle ne s'en formalisa pas ; après tout il avait dû tomber ou se cogner. Toutefois, tout au long de la matinée, elle ne pu que constater l'air affligé de Benjamin. Plus elle l'observait, plus elle le trouvait taciturne ce qui ne lui ressemblait pas, car bien qu'un peu timide, l'enfant avait toujours semblé, jusqu'à présent, très heureux.
A midi, alors qu'elle était de surveillance à la cantine, elle fut particulièrement attentive au petit garçon au manque d'appétit flagrant. Pire, il ne se mêlait même pas aux mille et une facéties de ses camarades, adorables petits monstres jamais en manque d'imagination lorsqu'il s'agissait d'inventer de nouvelles bêtises.
L'après midi se déroula sans problème. les enfants furent sages et se plièrent sans trop de protestations au rude apprentissage de la lecture, puis ils prirent des jeux ou firent de jolis dessin dans le calme en attendant l'heure de la sortie.
Plusieurs jours sans que Nadia ne constate de changement dans le comportement de Benjamin. Plus étonnant encore, il semblait s'enfermer davantage sur lui-même et ne plus prendre plaisir à rien. Ce la tourmentait la jeune institutrice et son ami ne manqua pas de lui en faire la remarque et de la taquiner sur son regard constamment perdu dans ses pensées et sa récente étourderie. Nathanaël était instituteur dans la même école primaire qu'elle, mais alors qu'elle officiait en Cours Élémentaire (CE1), le jeune homme s'occupait du Cours Préparatoire (CP). Il connaissait donc bien les enfants dont Nadia s'occupait pour les avoir eu lui-même comme élèves l'année précédente.
Un soir, alors que Nadia semblait plus soucieuse qu'à l'accoutumée, il voulut savoir ce qui, depuis quelques temps, tourmentait ainsi sa, à l'ordinaire, si gaie compagne.
- "Mais qu'y a t'il donc ?, un problème avec les enfants, avec les collègues, avec le Grand Chef ? " (Le Grand Chef, c'est ainsi qu'entre eux les instituteurs surnommaient le Directeur de l'école ; un homme d'une cinquantaine d'années, aux trais sévères mais qui au fond était ce que l'on a coutume de définir comme un brave homme au cœur d'or).
- "non, non, il n'y a aucun problème, je suis juste un peu fatiguée" lui répondit-elle un triste sourire aux lèvres.
Nathanaël s'approcha d'elle, la prit dans ses bras et l'entraina sur le canapé où il l'obligea à s'assoir à ses côtés.
- "Raconte-moi ce qui ne va pas", insista - t'il, "depuis près d'un mois tu n'es plus la même. Explique-toi, explique-moi, je veux savoir"
- "Dis moi, tu connais bien les parents du petit Benjamin Mallaury ?" questionna t'elle
- "Bien serait exagéré, très peu serait plus proche de la réalité en fait. Pourquoi, il y a un problème avec Benjamin?"
- "Oui,.... non, enfin peut-être, je ne sais pas. Alors toi, tu sais quoi au sujet de ses parents?" insista t'elle.
- "D'accord" capitula t'il devant l'obstination de Nadia. "En fait on ne connait pratiquement rien d'eux. Ils ne sont arrivés que quelques mois avant toi et je n'ai eu Benjamin que deux mois dans ma classe, mais il m'a semblé être un charmant bambin. Ce sont des gens simples, sympathiques, très discrets et appréciés par tous les autres villageois pour autant que je le sache. Ils sortent très peu. Lui est représentant ce qui l'oblige à s'absenter régulièrement, parfois pour deux semaines puisqu'il traite avec l'Etranger, les pays de la Communauté essentiellement. Elle, reste à la maison et s'occupe de Benjamin qui est fils unique. Voilà, comme tu vois, ce sont des gens sans histoire. Maintenant peux tu me dire ce qui ne va pas avec Benjamin, puisque là est le problème n'est-ce pas?, c'est pourtant un gamin adorable et attachant bien qu'un peu réservé non?"
- "Je sais que ce que je vais te dire est très grave" commença t'elle un peu inquiète de la réaction de son ami, "mais je crois que Benjamin est battu. Je sais que cela peut paraître absurde, mais depuis quelques temps, ce n'est plus le même : il ne participe plus aux jeux de ses petits camarades de classe, il ne rit plus, il est devenu triste ; de plus il a des bleus et des marques sur le visage ainsi que sur les bras."
Nathanaël sourit et regarda Nadia tendrement, éperdu d'amour pour cette jeune femme si naïve. La couvrant des yeux, il lui dit :
- "Tu es trop sensible mon amour. tu sais aussi bien que moi que les enfants, comme les adultes, peuvent être mélancoliques, avoir le cafard et même si Benjamin est un enfant calme, il peut lui arriver de se cogner, de tomber et même de se battre. Evidemment toi", lui dit-il en l'embrassant dans le cou, "tu penses toujours aux cas extrêmes. Allez oublie tout ça et fais-toi belle, je t'emmène dîner."
Elle acquiesça, et tenta de chasser le visage de Benjamin de son esprit pour le reste de la soirée. Elle y parvint sans trop de difficultés car Nathanaël avait décidé de la divertir. il la fit rire aux éclats en lui racontant les anecdotes qu'il avait retenues de des trois années d'enseignement.
Cependant, le lendemain, lorsque Nadia aperçut Benjamin, elle crut défaillir. L’enfant avait une paupière tuméfiée à tel point qu’il pouvait à peine ouvrir l’œil. Elle prit l’enfant à part et le serra contre elle. Alors qu’elle mettait ses mains derrière le dos du garçonnet, elle le sentit se raidir. Intriguée, elle souleva son tee-shirt et découvrit avec horreur des traces qui ne pouvaient avoir été faites ni par une chute, ni même par une bagarre avec un camarade de son âge. Doucement, elle demanda à Benjamin de lui raconter où il s’était fait cela. Là, l’enfant se mit à bafouiller, à dire qu’il était tombé, que c’était de sa faute et qu’il n’avait qu’à faire attention. Avec tendresse, la jeune institutrice insista. A cet instant, le garçonnet se mit à pleurer, à dire que c’était sa faute, qu’il n’était qu’un vilain petit garçon et qu’il n’avait eu que ce qu’il méritait.
Après l’avoir laissé sangloter librement, Nadia lui demanda qui lui avait fait cela : son papa, sa maman, un autre adulte ? L’enfant commença par nier, par répéter qu’il était seul responsable, qu’il était tombé en faisant du vélo. Soudain, entre deux sanglots, il confirma les craintes de Nadia. Oui c’était bien son papa qui lui avait fait ces marques. Aussitôt après cet aveu, son attitude changea, la peur reprit le dessus et il se mit à crier qu’il ne fallait rien dire car son papa tuerait sa maman.
A cet instant précis Nadia compris l’ampleur du drame vécu cet enfant et le comportement de Benjamin s’expliqua de lui-même. Sitôt avoir pris conscience de l’importance du problème, elle prévint la Directrice et l’Inspection Académique comme il convient de le faire dans ce genre de situation. Les autorités prirent les mesures nécessaires et avertirent notamment les services sociaux.
Nadia reprit ses cours. Elle ne voyait plus Benjamin qui avait été placé dans un foyer le temps de l’enquête, mais elle se tenait au courant et parvint ainsi à connaître toute l’histoire.
L’enquête puis le procès permirent d’éclaircir certains aspects du comportement de Benjamin. Pourquoi tout-à-coup s’était il muré dans le silence, ce n’était en effet pas la première fois qu’il était frappé et encore moins la première fois qu’il était témoin de scènes à la maison. En fait, monsieur Mallaury s’était vite révélé d’un tempérament violent. Il avait commencé à battre sa femme quelques mois seulement après leur mariage, pour rien en tout cas rien qui ne méritât des coups : un verre cassé, un retard, un repas trop cuit ou pas assez salé… Tout était prétexte aux scènes et à la violence. La jeune épouse pensa très sérieusement au divorce, mais c’est à ce moment là que Benjamin s’annonça. Naïve, elle crut que l’arrivée de cet enfant attendrirait son mari ce qui fut sans doute le cas puisque les coups disparurent aussi soudainement qu’ils étaient venus, tout au long de la grossesse et jusqu’à l’accouchement. Mais bientôt, le bourreau recommença à frapper sa femme. Heureusement son métier l’obligeait souvent à s’absenter, mais chaque fois qu’il revenait le calvaire recommençait et les coups pleuvaient sur la malheureuse au rythme des cris du bébé. Madame Mallaury repensa bien évidemment à la fuite puisqu’elle pensait bien que son mari ne lui accorderait jamais le divorce, mais seule, sans emploi et avec un bébé elle ne voyait pas comment s’en sortir.
Lorsque l’enfant eut trois ans, il commença également à prendre des coups ; il avait bien pris quelques bonnes fessées avant mais quand il eut trois ans, benjamin qui avait fait une bêtise propre à son âge fût roué de coups et transporté à l’hôpital par son père qui parvint à convaincre que l’enfant avait fait une chute de la table sur laquelle il serait grimpé pendant un moment d’inattention de sa mère ! Pour Benjamin, ce fut le début du calvaire, pourtant il grandissait et semblait heureux de vivre bien qu’appréhendant les week-ends synonymes de présence paternelle et par conséquent de coups.
Avant leur arrivée en Vendée, ils étaient dans le Vaucluse. Ils avaient déménagé car les voisins commençaient à devenir curieux à force d’entendre les cris de la femme et de l’enfant. Ici la maison des Mallaury était légèrement à l’écart du reste du village ce qui fait que personne ne pouvait rien entendre et c’est d’ailleurs ce qui avait motivé le choix de monsieur Mallaury pour cette demeure : sa tranquillité. Depuis quelques semaines, le martyr de Benjamin s’était accentué car si=on père avait été licencié et le chômage le mettait de fort méchante humeur. La violence était alors devenue quotidienne. Cette mascarade aurait pu continuer longtemps si un jour, le père, dans un accès de colère, n’avait commis l’imprudence de frapper l’enfant au visage. C’est en effet ce qui a permis à Nadia de remarquer les traces de coups jusque là invisibles car sur le reste du corps. La morosité de Benjamin s’explique, selon les déclarations du psychanalyste qui suit l’enfant depuis que l’on a découvert son calvaire, par le fait que son père au chômage il n’avait plus aucun moment de répit. Il savait que tout ce qu’il faisait ou disait était sous surveillance paternelle ; tout, y compris les pauses tendresses avec maman. Ces moments si doux qu’il affectionnait tant, lui était désormais interdit, et cela, presqu’autant que les coups, aurait généré chez lui ce changement de comportement.
Cette tragédie bouleversa tout le village. Les habitants étaient consternés : « un enfant battu dans notre entourage, ça n’est pas possible » entendait-on un peu partout. Certains culpabilisaient, ils pensaient qu’ils auraient dû voir quelque chose et sauver Benjamin ; d’autres aux contraires devenaient malveillants à l’égard des Mallaury : « ça ne m’étonne pas d’eux », « depuis le début je disais qu’il y avait quelque chose de louche chez eux »…alors que jusqu’à ce que l’affaire éclate, personne n’avait jamais rien trouvé à redire sur eux.
Benjamin devint à son insu, le sujet de bien des conversations et sema ainsi le trouble dans le village, à tel point que certains commencèrent à en vouloir à Nadia d’avoir dévoilé la terrible vérité.
Cependant avec le temps, le calme revint et chacun comprit que Nadia avait agi en premier lieu dans l’intérêt de l’enfant. Les habitants se rendirent enfin compte que bien que n’étant pas unique, la situation des Mallaury ne devait pas les perturber autant. Cessa alors le climat de suspicion qui était en train de naitre dans le village. Tout le monde reprit calmement sa vie en mains, mais personne n’oublia Benjamin.
Quand à Nadia, elle eut beaucoup de mal à ne plus penser continuellement à l’enfant, mais les rires et les facéties de ses petits élèves vinrent à bout de sa mélancolie, l’amour de Nathanaël aussi bien sur.








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